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Tiga, le démiurge haïtien

Isabelle Stéphan Roussel

« L’art est pour moi d’abord une émanation biophysiologique de l’homme. Ce n’est pas une affaire intellectuelle. L’art est partout. C’est l’acte de création, le premier jet qui est l’art. L’art est au début de tout. Dans l’évolution de l’humanité, il a précédé l’artisanat et la technicité. L’homme a tracé un cercle avant de fabriquer un bol. Quel que soit le support sensible, l’homme qui fait acte de création et qui continue est un artiste » (1*).

Tiga (Petit Gars), de son vrai nom Jean-Claude Garoute (1935-2006), est un artiste haïtien foisonnant.

Il était sec, avait une tignasse et une moustache noire, des yeux vifs, un esprit constamment en éveil. Sa vie était dédiée à l’art et à la création. «  Isabelle, l’art n’a pas de condition sociale, il est en chacun de nous. Il faut le laisser venir à nous et s’autoriser à l’accueillir et à l’exprimer. Vois-tu, l’art n’est pas une détente mais une attente ». Je n’ai jamais oublié ce que Tiga m’a dit sur la valeur indispensable de l’art à la vie, et j’ai beaucoup pensé à lui quand Tanguy, notre second fils, est entré aux Beaux-Arts de Paris.

Un artiste foisonnant
Son oncle maternel l’a initié à l’art ; quand on a connu Tiga, difficile de l’imaginer dans un autre domaine. La céramique fut sa première expression artistique, s’ajouteront la peinture, la musique, le chant, la danse, le théâtre… Tiga était éclectique et persuadé qu’il fallait expérimenter tout ce qui stimule la créativité, que «  tous les arts sont liés » et qu’ils « peuvent être utilisés simultanément ». Il a beaucoup travaillé sur l’art et le vaudou.

Il a animé et fait des recherches « dans tous les domaines de la création, des possibilités de l’homme, des sources antédiluviennes inscrites en sa mémoire » (1*). Nourri par de nouvelles sources d’inspiration, il a créé un espace culturel de recherches et d’expériences à Port-au-Prince appelé Poto-Mitan, inventé la Rotation artistique ; développé une communauté d’artistes paysans, Saint-Soleil … La liste n’est pas exhaustive tant il a été actif, inventeur, initiateur.

Artiste créatif et fécond, il disait avoir « trouvé [son] art à l’école de [son] peuple ».
Son parcours, national et international, est ponctué de dates marquantes pour lui mais aussi pour Haïti, pays d’art et d’artistes.

A partir de 1985, Tiga développe sa technique picturale du ‘‘Soleil brûlé’’ qui utilise un mélange de Sienne, d’encre et d’acide ; les ‘‘Soleil brûlé’’ ont été sa dernière expression artistique, celle que j’ai connue et admirée.

Saint Soleil
Le mouvement a ébloui André Malraux venu découvrir l’art brut en Haïti fin 1975-début 1976 et l’a qualifié « d’expérience la plus saisissante et la seule contrôlable de la peinture magique de notre (XXe) siècle ». Le choc fut tel qu’il a ajouté un chapitre à L’Intemporel pour parler de Saint-Soleil et du vaudou. Il a été frappé par les couleurs et par la spiritualité des œuvres qui étaient selon lui « une accession à un autre monde » (2*).

Dans les années 1960, l’art naïf haïtien, féérique, destiné aux touristes, est très en vogue. Saint-Soleil est né de la volonté de laisser les paysans exprimer leur vie intérieure et à travers eux, lutter contre la commercialisation à outrance de la peinture. Les tableaux de Saint-Soleil n’ont rien du répertoire naïf : le paradis terrestre, le quotidien émerveillé, l’histoire haïtienne… n’y sont pas représentés. Très colorés, réalisés en aplats, avec des figures qui occupent quasiment tout l’espace du support, ils sont mystérieux et le fruit d’une grande liberté créatrice.

Au début des années 1970, Tiga s’installe à Soissons-la-Montagne sur les hauteurs de Port-au-Prince où il construit une maison avec Maud Robart et avec l’aide de la population rurale locale. Saint-Soleil ouvre un champ d’expérimentation, un concept de vie nouvelle par la pratique des arts. Tiga et Maud distribuaient toiles, pinceaux, crayons, argile à qui en voulait, « le concept Saint-Soleil ne saurait être une simple affaire de peinture » (3*) mais ne donnaient aucun conseil d’ordre technique. Tiga ne portait pas de jugement sur ce qui était créé puisque pour lui, seule la conscience de l’acte de création importe. Saint-Soleil est « l’art de la première fois, du premier cri, du premier geste   » (4)*.

Tiga considérait que l’art haïtien moderne tirait sa source « de la symétrie, de rythmes répétitifs et de formes anthropomorphiques » (3*) de la céramique du caribéen ancien. Il a inventorié des moyens d’expression des paysans, frappé qu’«  avec des mots, des sons et des formes différentes, ces gens simples ont inventé un langage esthétique témoignant de leur sens inné de la structure et de l’harmonie » (5*). Les signes répertoriés se retrouvent dans les œuvres de Saint-Soleil qui sont dans leur grande majorité spontanément structurées. Saint-Soleil se rattache au monde de la grande peinture vaudou (Hector Hyppolite, Saint Brice).

Il expliquait que « l’axiome de fonctionnement » est la trilogie :
1- Poisson Soleil pour l’aspect thérapeutique   : « Le poisson est le premier vertébré, c’est la phase première, la naissance ».
2- Saint-Soleil pour l’aspect didactique : « Le casseur de pierre devint sculpteur, le charpentier dessinateur, le maçon peintre…Il n’exista plus de frontière entre ces différents métiers ».
3- Œil du soleil pour l’aspect esthétique : le temps est venu de l’« invitation à une nouvelle expérience esthétique » (les 4 citations : 3*).

L’expérience Saint-Soleil a été dynamique, foisonnante, très créative ; les artistes ont été invités aux USA, en France … Ils ont été reconnus et cotés mais le mercantilisme les a rattrapés, ils ont vécu de leur art et mieux. Et le mouvement a éclaté : certains cessèrent de créer, d’autres continuèrent. Il a éclaté mais l’esprit Saint-Soleil n’a jamais quitté l’île d’Haïti et « le style Saint-Soleil était et demeure encore très différent des clichés naturalistes de la peinture populaire haïtienne » (3*).

Le nom Saint-Soleil est du peintre Saint Brice qui, en 1975, devant une œuvre de Tiga s’est exclamé «  Oh ! Ça, c’est Saint-Soleil ».

La Rotation artistique
La Rotation artistique est une méthode d’éveil par l’art qui a pour objectif de rechercher la «  potentialité créatrice » de chacun. Tiga a mis « à la disposition de l’enfant, de l’adulte, du malade mental tous les supports sensibles (l’argile, la couleur, l’encre, la musique, le chant, l’expression corporelle, les percussions) afin de pouvoir explorer la personnalité de chacun » (1*). La personne va librement, selon son inspiration et ses impulsions, vers les différents médiums mis à sa disposition. « L’art peut aider à rééquilibrer l’être désaxé ; l’enfant se porte mieux quand il trouve à s’extérioriser aux travaux d’activités créatrices. Avec l’art comme point de départ de sa formation intellectuelle, l’adulte reprend confiance et voit clair » (5*).

Nos enfants ont participé à une Rotation artistique en 1998 à Soissons-la-Montagne. C’était beau de voir tous les enfants aller naturellement d’un medium à l’autre, de créer dans un univers à leur mesure, avec leur corps, leur imagination, leur langage, mettant en avant « leurs niveaux forme, mot, son… tous les sens qui correspondent à leur degré mental ».

Lors de notre séjour à Djibouti, j’ai fait venir Tiga. Il a animé deux semaines de Rotation artistique à l’école primaire française Françoise Dolto. La directrice et un maître me disaient il y a quelques jours combien cette expérience les a marqués. Tiga s’émerveillait de tout : la banquise de sel, la mer de lave, les fours à pain éthiopiens, la chicha qu’il a goûtée... Il logeait chez nous et je me sens riche des moments complices partagés.

Laisser parler les vibrations
Tiga disait volontiers qu’il avait atteint « l’inertie créatrice », ce qui lui permettait d’être « en vibration entre le réel et le virtuel, principe de base avant l’individuation, qui n’a pas été bien appréhendé ou interprété par certains philosophes, d’où la notion de bien et de mal qui a créé tant de confusion » (5*). Il insistait beaucoup sur la nécessité de ressentir des vibrations dans ce que nous vivons, d’avoir conscience qu’elles nous nourrissent et nous relient aux choses, aux individus, au monde.

Quand nous allions chez lui, il nous montrait des œuvres, les unes après les autres, rapidement, et s’intéressait à celles qui avaient retenu notre attention. Selon Tiga, une œuvre pour laquelle nous ne ressentons pas de vibrations n’a pas sa place sur nos murs. J’ai ressenti beaucoup de vibrations avec les siennes…

Tiga est mort en 2006 à 71 ans.
« Mon existence se situe entre ma naissance et ma mort, deux éléments qui ne me concernent pas car le souffle qui passe en moi et qui m’inspire est le seul maître à bord » (5*).

Il s’appelait Tiga.
Le connaître a été une grande joie.

Isabelle Stéphan Roussel


1* Artistes en Haïti, Michèle Granjean. 1997, pp. 102, 103
2* André Malraux, L’Intemporel
3* Peintres haïtiens. Gérald ALEXIS, Ed.Cercle d’Art,
pp. 220-2231
4* Haïti, anges et démons. Editions Hoëbeke/La Halle Saint-Pierre, 2000, p.57
5* Conjonction, Institut français d’Haïti. N° 205, 2000
Les citation sans * sont faites de mémoire.

Portfolio


  • Tiga

  • Tiga avec Maltaux

    Port-au-Prince 1975


  • Tiga-Soleil brûlé

    1996


  • Tiga-Soleil brûlé

    Spécialement fait pour on anniversaire, 17 mai 2000


  • Tiga-Soleil brûlé

    Avec du métal rouillé


  • Tiga-Soleil brûlé

  • "Oh ! Ca, c’est Saint Soleil"

    Tiga, huile sur toile, 1970 - Expression de Saint Brice


  • Saint-Soleil

    Levoy Exil


  • Saint-Soleil

    Prospère Pierre-Louis


  • Saint-Soleil

    Denis Smith 1989


  • Saint-Soleil

    Paul Dieuseul 1989


  • Saint-Soleil

    Louisiane Saint-Fleuran, 1984


  • Livret La rotation artistique

  • Rotation artistique

    Séquence encre pour Tanguy.
    Soissons-la-Montagne, Haïti 1998


  • Rotation artistique

    Dessin à la manière d’un Soleil brûlé par Quentin.
    Djibouti 2000


  • Tiga à Djibouti

    Tiga sur la banquise de sel du lac Assal.
    Djibouti mai 2000


  • Tiga à Djibouti

    Tiga sur le champ de lave de l’Ardoucoba.
    Djibouti mai 2000


  • Tiga à Djibouti

    Tiga découvrant la chicha.
    Djibouti, mai 2000


  • Tiga à Djibouti

    Fasciné par le four à pain éthiopien et le boulanger.
    Mai 2000

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