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Où est-on chez soi ?

Revue de presse Le Un Hebdo du 11 juin 2025,

Dans son numéro du 11 juin 2025, Le Un Hebdo s’est pensé sur la notion du "chez soi", des lieux qui nous habitent, qui "révèlent en nous des possibles ou des manières d’être". Nous reproduisons ci-dessous une interview passionnante de Claire Marin, philosophe.

Que vous inspire l’expression « chez soi » ?
Je la mettrais en regard avec la manière dont le chez-soi se dit dans d’autres langues. En anglais ou en allemand, on a le home ou le Heim. En français, il y a dans « chez soi » la référence au « soi », et donc l’idée d’un lieu chargé d’une identité, ou qui permet son expression ou son épanouissement. C’est cette dimension qui m’intéresse : savoir s’il y a des endroits où l’on devient soi-même plus facilement que dans d’autres, ou s’il y a des lieux qui nous empêchent, qui nous restreignent, en interdisant l’expression de certains aspects de notre personnalité.

Le home anglais évoque l’idée d’un lieu défini. Est-ce aussi le cas du chez-soi à la française ?
Il y a peut-être quelque chose de plus symbolique, au sens où l’on peut, d’une certaine manière, emporter son chez-soi avec soi. C’est la nuance entre « être chez soi » et « se sentir chez soi » : je peux me sentir chez moi dans un endroit qui m’est étranger. C’est aussi cela qui est intéressant : le sentiment d’être chez soi est lié à une histoire, à une fréquentation, à une certaine habitude d’être... Mais il peut aussi se déployer dans un endroit que l’on a le sentiment de connaître, comme s’il était familier - même s’il ne l’est pas. Je pense, par exemple, à ce que dit Barbara Cassin dans son ouvrage sur la nostalgie à propos de son rapport à la Corse : c’est un endroit où elle se sent chez elle, sans qu’il y ait eu autre chose que le lien qu’elle a ellemême créé de toutes pièces avec cette île. On peut faire d’un lieu un chez-soi, même si nos parents ou nos grands-parents n’y ont jamais vécu, même si, à l’origine, on n’en parlait pas la langue.

Ce chez-soi n’est donc pas « subi », à la manière des paysages de l’enfance ?
Non, pas nécessairement. Il peut même être, je crois, du même ordre qu’une rencontre avec une personne : on tombe amoureux d’un pays, d’une langue, d’un endroit, on rêve d’une cabane... Peut-être qu’on peut le choisir, le construire, l’élaborer. Il y a aussi des lieux fantasmatiques : c’est le désir de « monter à Paris », par exemple, et plus généralement de conquérir « la ville », qui est un classique des récits d’initiation. Mais ça peut être aussi quelque chose comme une découverte ou une révélation face à un lieu, devant l’évidence de la facilité de l’habiter ou d’y vivre. Habiter est souvent compris comme une activité statique. Or ce concept partage avec la notion d’habitude les mêmes racines et la même ambivalence. On croit que l’habitude est une répétition monotone, qu’elle nous enferme dans des automatismes, nous fige. Mais, dans l’habitude, la répétition nous permet aussi de faire des choses de plus en plus vite, de mieux en mieux, parfois jusqu’à la virtuosité et d’une manière de plus en plus spontanée. A l’endroit qu’on habite, on a cette aisance-là, cette facilité, cette simplicité. On peut quasiment s’y déplacer les yeux fermés. L’espace familier est intégré à notre schéma corporel, comme une sorte d’extension de nos actions, un prolongement de nos gestes, Merleau-Ponty parle à ce sujet d’un « tissu du monde », d’une « chair partagée » - un corps vivant s’étend au-delà de ses limites physiques.

Comment reconnaître ce chez-soi ?
Il y a d’abord quelque chose de très physique : les lieux ont des odeurs, des parfums, des énergies, des vitesses... Il y a des lieux qui nous agressent parce qu’on trouve que les gens vont trop vite, qu’ils nous bousculent. Et puis il y a des endroits dont le rythme correspond à notre rythme personnel, le respecte ou même nous aide à ralentir d’une manière qui nous apaise. Mais peut-être faut-il faire la distinction entre l’endroit où l’on se sent bien, en sécurité, et celui où l’on se sent chez soi. Par exemple, je me suis sentie très en sécurité au Japon, mais pas du tout chez moi. Donc le chez-soi n’est pas uniquement le lieu protecteur et accueillant. Il faut aussi sans doute éprouver un sentiment de coïncidence - c’est l’image de Georges Perec, la pièce de puzzle complétant le dernier espace vacant.

Être chez soi, cela veut-il aussi dire « être à sa place », pour reprendre le titre d’un de vos essais ?
On peut se sentir à sa place, oui, mais on peut aussi se découvrir une nouvelle place. Il y a des lieux qui révèlent en nous des possibles ou des manières d’être et, ainsi, nous révèlent à nous-mêmes. A certains moments de sa vie, on peut se déplacer vers des lieux que l’on aimait jusqu’alors à distance, en spectateur, et découvrir, avec plaisir et surprise, que l’on peut aussi s’inscrire dans cet endroit de manière active, participer à sa dynamique. En ce sens, on se rend compte que, oui, on est aussi capable de se faire une place dans des endroits qui pouvaient sembler inaccessibles ou interdits.

Ce chez-soi évolue-t-il au fil de nos vies ?
Je pense qu’on a des rythmes différents tout au long de l’existence, un besoin d’interactions qui peut se spécifier ou s’élargir. Donc, nécessairement, il y a dans notre vie plusieurs endroits où l’on peut se sentir chez soi. Peut-être même que, comme les oiseaux migrateurs, nous sommes dans des oscillations, des balancements d’un lieu à l’autre. Il est possible que l’on ait besoin d’avoir plusieurs « lieux » où l’on se sente chez soi et d’apprécier ce que chacun d’entre eux nous offre. On touche là, aussi, à la dimension symbolique : on peut se sentir chez soi dans la lecture, l’écriture, la peinture, la cuisine, le foot ou la danse. On peut se sentir chez soi dans une activité, comme on peut se sentir chez soi dans un lieu, dans un groupe d’amis, dans un groupe politique ou dans une communauté religieuse.

Mais le lieu que l’on pense être chez soi est-il toujours libérateur ? Ne peut-il aussi être une prison ?
Il peut l’être, quand le chez-soi est une assignation. Quand on dit « retourne chez toi » ou «  reste chez toi », on ramène avec violence un individu à un lieu auquel on l’identifie - que l’identification soit juste ou non, d’ailleurs. Cette manière de le renvoyer « chez lui » ou de le restreindre à un espace spécifique s’inscrit dans des relations de hiérarchie et de dominations sociales, politiques, patriarcales... Il peut donc y avoir une connotation très négative dans la manière de renvoyer un individu « chez lui », avec tout ce que cela implique d’enfermement et de limitation à certains espaces. Je pense notamment à certains espaces domestiques et privés - pour les femmes, en particulier-, à des logiques de ségrégation ou de ghettoïsation, ou encore à des territoires désignés par ce chez-soi alors qu’ils ne sont que des lieux de naissance, c’est-à-dire circonstanciels, accidentels - on ne choisit pas l’endroit où l’on naît.

Peut-on se déprendre d’un chez-soi, s’arracher à la nostalgie ?
Il y a souvent un lien entre l’enfance et la nostalgie d’un lieu. C’est parfois le deuil de l’enfance qui se joue dans le fait de s’arracher à un lieu. Je pense au devenir des maisons familiales, quand les parents vieillissent et qu’il faut envisager, un peu douloureusement, l’avenir de ces demeures. Mais il y a peut-être aussi une nostalgie des lieux ou des époques que l’on n’a jamais connus et dont les récits nous ont bercés. Pour certains d’entre nous, dans notre rapport à la Grèce ou à la Rome antique, il y a quelque chose de cet ordre. Des lieux dont on a entendu les histoires et qui sont un peu présents comme dans une vieille, vieille enfance, ou dans un passé lointain partagé par des histoires.

Il y a donc une part d’imaginaire dans la projection d’un chez-soi ?
Oui, tout à fait, c’est une grande construction imaginaire. Dans La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard, il y a de très beaux passages sur tout ce que l’on peut projeter sur un endroit. La manière dont on y retrouve à la fois quelque chose d’archaïque - le coin, le cocon - , mais aussi un imaginaire nourri de mythes, de contes, de légendes. Il y a une dimension quasi utopique dans cette définition du chez-soi.

Quid de ceux qui ont du mal à se reconnaître un chez-soi ou qui en ont été privés ?
Il y a des personnes pour qui le chez-soi est dans le mouvement. Il est alors immatériel : on pourrait dire que, dans ces cas-là, le chez-soi est en nous. Mais c’est différent de la privation que vous évoquez. Le manque fondamental, c’est sans doute le chez-soi que constitue la relation privilégiée avec l’autre. Dès qu’il y a une relation heureuse, on s’y sent chez soi – auprès de sa mère, d’un ami, d’un amoureux... C’est ce que dit Foucault à la toute fin de son texte sur le « corps utopique » : après avoir parcouru en pensée les mille lieux où le corps peut s’évader, c’est dans les bras de l’amour qu’il est enfin «  ici », c’est-à-dire présent à l’être aimé et à soi. On touche là, je crois, à l’hospitalité, à cette place que l’on fait à l’autre et qui lui permet, par la suite, sur cette assise, de se construire sa propre place - y compris dans la lutte ou par effraction. Il y a effectivement des individus qui ne sont pas accueillis à bras ouverts - c’est le moins que l’on puisse dire -, mais parfois il suffit d’une main tendue pour que quelque chose de l’ordre d’une installation soit possible.

Comment concilier l’idée d’une société toujours plus mobile et des modes de vie plus casaniers ?
On apprécie d’autant plus le chez-soi que l’on en est éloigné ou privé sous la contrainte. Une grande partie de la population subit aujourd’hui des mobilités forcées : si je passe trois heures par jour dans les transports pour aller travailler, oui ; je me déplace beaucoup, mais ce n’est ni un plaisir ni un loisir. L’image du nomade contemporain est souvent une illusion. L’expérience du confinement a mis en lumière cette part d’absurdité de nos existences. Elle a aussi touché en particulier ceux qui, finalement, n’habitaient pas beaucoup chez eux – des travailleurs, des étudiants... Beaucoup ont pris conscience que leur domicile n’était pas un espace aménagé pour être pleinement habité, ou alors qu’ils le concevaient comme un lieu de flux. Le réaliser a pu conduire à réinvestir l’espace domestique.

Avons-nous besoin de racines pour vivre ?
Tout dépend de ce que l’on entend par racines, car c’est une image suscitant de nombreuses interprétations. Est-on dans une logique factuelle (le lieu de naissance), une généalogie au sens biologique ? C’est déjà, à mon avis, une illusion : la réalité génétique des filiations, statistiquement, nous échappe. Il y a beaucoup d’histoires secrètes qui doublent les arbres généalogiques officiels. Toutefois, en ce qui concerne les racines, si l’on pense à tout ce qui nous nourrit comme aux racines d’un arbre - à la façon dont elles vont puiser dans le sol et peuvent se disséminer bien plus loin que ce que l’on imagine en voyant l’arbre... -, il y a quelque chose de plus intéressant. Sur quel terrain de pensées, de valeurs et de cultures vais-je me construire ? Si nous étions vraiment dotés de très peu d’imagination, peut-être que les faits bruts pourraient nous définir. Mais on voit bien à quel point les projections imaginaires, les fantasmes, les peurs et les angoisses participent à forger notre identité. A partir de là, penser la vie humaine sur la base de données uniquement factuelles, c’est une réduction qui relève d’un malentendu, voire d’un contre-sens.

Et vous, où vous sentez-vous chez vous   ?
J’ai, sous mes yeux, une vieille affiche graphique qui représente une cité grecque. Et je dois avouer que je me sens chez moi en Grèce, alors même que je ne parle pas la langue, que je n’ai aucune attache familiale avec cet endroit. Pourtant, chaque fois que je réfléchis à la façon dont mon cœur bat pour un endroit, j’ai en tête cette espèce d’évidence ressentie toutes les fois où je suis allée dans ce pays.

Propos recueillis par JULIEN BISSON
Le Un Hebdo n° 549 - 11 juin 2025
Photo : @ Le Un Hebdo

Claire MARIN
Professeure de classes préparatoires, elle est l’autrice de nombreux essais, dont Rupture(s) (rééd. Le Livre de Poche, 2020), Etre à sa place (rééd. id., 2023) et Les Débuts : par où recommencer ? (rééd. id., 2024), ainsi que du roman autobiographique, Hors de moi (rééd. Allia, 2018), dans lequel elle évoque ce que c’est que de vivre avec une maladie auto-immune.

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